Le Monde Selon Golb&Nbsp;: Rouen Et JÉRusalem

Jeudi 10 juillet 1998


Q

uelle est l'unité de lagéographie intérieured'un Norman Golb, spécialiste d'études hébraïques et judéo-arabes de l'université de Chicago, dont les recherches, - qu'elles concernent la Normandie médiévale, les manuscrits de la mer Morte ou le royaume juif des Khazars dans l'ancienne Russie -, ne cessent de susciter depuis des décennies polémiques et controverses, avec une passion qu'on n'attend guère de la paléographie ni de l'étude des inscriptions ou des manuscrits enluminés ? L'histoire juive, bien sûr, mais aussi le refus permanent d'accepter qu'une hypothèse scientifique se métamorphose en dogme. Surtout quand ce dogme vise à minimiser l'apport de la culture hébraïque à l'histoire de l'Europe.

Grand, la silhouette mince, quelque peu dégingandée, Norman Golb est né en 1928 à Chicago. L'itinéraire de ses parents, originaires de Russie et d'Ukraine, a suivi le tracé décrit par Irving Howe dans Le Monde de nos pères, qui a mené, au XXe siècle, dans un mouvement collectif puissant, une partie de la population juive d'Europe orientale vers les Etats-Unis. Si Norman Golb fut élevé en anglais, et s'il est devenu un citoyen très enraciné de la ville de Chicago, son engagement dans l'histoire scientifique s'apparente à celle d'autres intellectuels juifs américains , pour qui les études hébraïques au sens le plus universitaire du terme ont constitué une alternative laïque à l'impossible rabbinat. Une forme moderne de vivre de manière approfondie une identité minoritaire. Qui sait, peut-être la dernière...

Dès son adolescence en tout cas, Norman Golb vit entre deux mondes. Le jour : à l'école publique de Chicago, le soir, au collège hébraïque. Quand il reçoit son BA ( Bachelor of arts, l'équivalent de la licence), il décide de rassembler tous ses domaines épars. Autre point de départ de sa carrière, que motive un sens très aigu de la responsabilité scientifique : la Shoah, dont Norman Golb, alors lycéen, perçoit l'onde de choc jusque dans l'Illinois. " Sur six millions de morts, combien d'historiens du judaïsme ont péri ? Nous souffrons de ce manque aujourd'hui ", dit-il, non sans remarquer aussi que ce point de départ fut contemporain d'un moment fondamental pour la recherche sur l'histoire juive et sur les origines du christianisme : la découverte, en 1947, des manuscrits de la mer Morte.

Intellectuellement, Norman Golb a construit toute sa démarche d'historien sur une hypothèse : la mise au jour, depuis un siècle, des grands foyers de sources modifie considérablement ce que nous savons des juifs et de leur culture à travers les âges, et surtout, de l'interaction entre cette culture et le monde environnant. En 1896, en effet, on retrouvait dans la gueniza (l'entrepôt des manuscrits usagés) de la synagogue Ben Ezra de Foustat, dans la banlieue du Caire, une masse de centaines de milliers de documents en hébreu et en arabe touchant la vie juive sur une période allant du Xe au XIVe siècle. D'après Norman Golb, ces archives, encore en cours d'identification, vieillissent sans retour l'histoire juive sous forme de vastes synthèses narratives qui ne s'appuient que sur les sources littéraires, et non sur les documents autographes, témoignages, pour ainsi dire, de première main.

Comme exemple d'hypothèse rectifiée grâce à la gueniza, Norman Golb cite volontiers le cas d'un parchemin narrant les tribulations et les souffrances d'une femme, née chrétienne issue de la noblesse, qui se convertit au judaïsme par amour. Elle s'était réfugiée dans une ville de Provence, que Norman Golb a identifiée comme étant Monieux. Là, son mari fut assassiné et ses trois enfants enlevés lors du départ des Français pour la Palestine en 1096, dans le cadre des violences antijuives qui accompagnèrent la première croisade. Information précieuse car, dit Golb, " les historiens, après la deuxième guerre mondiale, peut-être par souci de restaurer l'honneur français après Vichy, ont commencé à n'attribuer ces massacres qu'aux seuls croisés allemands ".

Mais c'est un autre fragment de la gueniza du Caire qui allait permettre à Norman Golb de mettre en pleine lumière la présence et l'éclat d'un oublié du Moyen Age : le judaïsme normand. Une présence redécouverte à partir d'un seul mot : Rodom, l'ancien nom de la ville de Rouen (également appelée Rothomagus). En 1967, en effet, Norman Golb s'avise que les lettres hébraïques qui composent, dans certains textes, le tétragramme RDWS, doivent en réalité être lu RDWM (Rouen). La comparaison des versions imprimées de ces textes avec les manuscrits confirme que, dans bien des cas, une oeuvre dont l'écriture avait jusque-là été localisée à Rodez ou dans la sphère d'influence du judaïsme provençal, provenait en réalité de Rouen. Du coup, la capitale normande se révélait avoir été l'un des grands centres de culture hébraïque au Moyen Age, avant que les expulsions des juifs ne dissolvent ce foyer de savoir, à partir de 1306. L'un des commentateurs de la Bible, philosophe juif d'origine andalouse, Abraham Ibn Ezra (1092-1167) y aurait ainsi séjourné entre 1148 et 1158, et c'est là qu'il aurait rédigé certaines de ses oeuvres les plus importantes. En outre, cette présence d'un savant arabisant dans la Normandie médiévale n'a pu que jouer un rôle significatif dans la transmission culturelle. Une présence dont les échos se seraient fait sentir jusqu'à la Sorbonne.

Fort de ces trouvailles, Norman Golb publia, en hébreu, une histoire des juifs de Normandie, en croisant ses sources hébraïques avec les documents en latin et en français - comme si la langue de la Bible était en passe de devenir une source inattendue pour l'histoire de France. Spectaculaire confirmation de ses recherches : quelques mois seulement après la parution de l'ouvrage à Tel-Aviv (Dvir, 1976), des travaux de terrassements menés dans la cour du palais de justice de Rouen venaient buter sur les ruines d'un édifice bâti aux alentours de 1100. Certains chercheurs, comme Bernhard Blumenkranz et son équipe du CNRS, voudront identifier le site comme celui d'une synagogue. L'archéologue Michel de Bouärd ne voudra guère y voir autre chose qu'une résidence de style anglo-normand du XIIe siècle. Mais pour Norman Golb, nul doute qu'il s'agisse d'une école d'enseignement supérieure ( Yeshivah) - témoignage-clé du judaïsme normand et qui plus est le vestige juif médiéval le plus monumental jamais retrouvé en Europe occidentale.

" Les juifs représentaient une proportion importante de la population de la France du Moyen Age, souligne Golb . Cela dit, cette question fait l'objet de débats assez vifs auprès des démographes. A en croire une estimation de Nahmanide (1194-1270) - mais qui ne prenait peut-être en compte que les hommes adultes -, ceux-ci formaient une population de cent vingt mille personnes au XIIIe siècle [on estime que de l'an 1000 au XVe siècle, la population française est passée de 6 à 19 millions d'âmes NDLR] . A Rouen, le quartier juif représentait 15 % à 20 % de la cité, et le Mons Judaeorum, le cimetière juif de la ville, s'étendait sur 2 hectares. "

Est-ce cette vision d'un Moyen Age français, plus " multiculturel ", moins homogène qu'on ne se le représente, qui a fini par heurter certaines sensibilités ? Est-ce l'insistance d'un chercheur, venu d'outre-Atlantique, à dire du nouveau sur notre passé à l'aide de sources hébraïques retrouvées au Caire qui agace ? Sa quête inlassable heurte-t-elle l'idée reçue selon laquelle la culture juive avait relativement peu d'importance au Moyen Age - si ce n'est à certaine époque dans le champ de l'économie -, que la civilisation urbaine lui était systématiquement hostile, et que son apport à l'histoire de France a été réduite au minimum, voire inexistante ? Toujours est-il qu'une véritable lutte idéologique s'engage avec Norman Golb à partir des années 80. Elle ne tarde pas à transformer le chantier du palais de justice de Rouen en un lieu aussi sulfureux que les fouilles d'Ebla, en Syrie, ou celles de Khirbet Qumran, en Israël, pour ce qui est de l'intensité de la polémique. Celle-ci s'envenime au point que, en 1982, alors qu'un nouveau site rouennais a été exhumé, que l'universitaire de Chicago identifie comme " la maison du juif Bonnevie ", Norman Golb est promptement expulsé du chantier par l'archéologue local.

Norman Golb a-t-il été victime d'une forme sourde de xénophobie politico-universitaire ? Toujours est-il que depuis lors ses propositions insistantes visant à mettre en valeur le patrimoine de la culture hébraïque normande se heurteront à des refus des diverses autorités, ou à des réponses dilatoires. Tout ce qu'il obtiendra, dans les années 80, du président de la cour d'Appel de Rouen, c'est l'organisation d'une exposition temporaire. Aujourd'hui, plus de vingt ans après son exhumation, le site archéologique du sous-sol du palais de justice demeure quasiment inaccessible au public. Il n'a lui même pas été ouvert lors des dernières Journées du patrimoine. On pouvait le visiter sur rendez-vous, une fois par semaine, jusqu'à ce qu'un éboulement barre désormais, et sans doute pour plusieurs mois, ce semblant d'accès.

Norman Golb n'en continue pas moins à appeler les historiens à rompre le silence qui, à l'en croire, entoure la présence juive au Moyen Age. Quelques chercheurs français ont entre-temps commencé à mettre en lumière la richesse des échanges philosophiques et théologiques entre juifs et chrétiens, fût-ce sous la forme des controverses (ainsi Gilbert Dahan, dans Les Intellectuels chrétiens et les juifs au Moyen Age, paru au Cerf en 1990), tandis que Norman Golb s'attaquait à un autre conformisme érudit : celui qui entoure l'étude des manuscrits de la mer Morte.

Pour la grande majorité des chercheurs qui se sont penchés sur les centaines de fragments découverts dans des grottes sises entre Jérusalem et la mer Morte il y a un demi-siècle, l'origine de ces textes, parmi les plus anciens que nous possédons de la Bible, renvoie à une petite secte vivant en Terre sainte aux alentours de la naissance du Christ : les esséniens (voir à propos de la parution du livre en anglais " Le Monde des livres " du 14 avril 1995). Tout le propos du livre de Norman Golb, qui vient d'être traduit en français chez Plon, consiste à dissocier le site près duquel les manuscrits furent retrouvés - Khirbet Qumran, au nord de la mer Morte - de l'écriture des manuscrits. Pour Norman Golb, loin de venir d'une communauté de célibataires marginaux, coupée du reste du peuple, qui auraient formé une sorte de monastère du désert avant la lettre - théorie défendue bec et ongles par le Père Roland de Vaux et par ses successeur de l'Ecole biblique de Jérusalem, ainsi que par de nombreux archéologues israéliens -, ces textes auraient été déposés dans les grottes avoisinantes à l'époque du siège de la ville sainte (en 70 après J.-C.) et proviendraient d'une bibliothèque de Jérusalem et son désert.

" Ils forment, écrit Golb, le patrimoine des juifs palestiniens de l'époque intertestamentaire et représentent les divers partis, sectes et divisions, qui, comme l'ont perçu un nombre croissant de chercheurs, constituent la source créative d'une multitude d'idées spirituelles et sociales. " Cette thèse avait déjà été défendue, sous une forme quelque peu différente, dès les années 50, par un érudit de l'université de Münster, K.H. Rengstorf, mais elle ne tarda pas à être mise sous le boisseau. Pour Golb, il est impensable, ne serait-ce qu'en raison de la diversité des écritures (plus de cinq cents), de penser que tous ces documents, seules traces tangibles de la production intellectuelle de la Palestine juive des siècles de formation du christianisme, aient pu être rédigés dans le scriptorium d'une bourgade de la mer Morte habité par une secte du temps (lui y voit plutôt une forteresse), comme le soutiennent depuis cinquante ans les tenants de la thèse " qumrano-essénienne ". Cela revient encore à sous-estimer la part du judaïsme dans l'élaboration de ces manuscrits essentiels à la compréhension du terreau de la doctrine chrétienne. Là se noue le lien qui joint, chez Norman Golb, Rouen et Jérusalem.


 Le livre de Norman Golb sur les textes de Qumran vient d'être publié en français sous le titre Qui a écrit les manuscrits de la mer Morte ? (traduit de l'anglais - Etats-Unis - par Sonia Kronlund et Lorraine Champromis Plon, 482 p., 169 F). Signalons également la sortie de The Jews in Medieval Normandy, a Social and Intellectual History (Cambridge University Press), version en anglais considérablement actualisée de ses travaux sur l'histoire du judaïsme normand.

Nicolas Weill

(c) JEANNE HILLARY/RAPHO


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